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Mes banalités

Martine Camillieri

Sur chaque objet posé
s’éveille
une ombre d’automne[1]

Salutation au chat.

Comme chaque matin, j’effleure la patte du chat qui s’active doucement. Toute la journée, il ronronne et envoie, inlassablement, un clin d’œil complice aux mille visiteurs. Maneki-neko – le chat porteur de bonheur. Il accueille les clients et protège les échoppes. Garant de la Fortune. Imperceptible mouvement dans l’enchevêtrement des emballages ; le cœur, battant au ralenti, d’une vie souterraine étouffée par tant de protection. Polystyrène : l’anti-choc émetteur de pentane. On l’a masqué. Pour mieux respirer/pour ne plus respirer. Filtre à air, filtre à vie. Lui s’en fiche pas mal ; la mort, il la connaît. C’est juste le malaise de notre regard et notre condescendance acide qu’il reçoit chaque jour et qui fait gémir ses ancêtres félins.

Chaque jour aussi, c’est le feu que j’allume, d’un coup de pied. Immédiatement, magiquement, merveilleusement, il jaillit. Plus besoin de m’enquiquiner à aller  chercher du bois, la fée électricité est là. Combien de temps faudra-t-il à l’artifice de ce foyer pour faire fondre cette blanche banquise plus solide que la glace ? Ours et chat n’attendront pas, eux, d’avoir pattes ou becs dans l’eau.

Martine Camillieri compte le temps. It’s time. Là-haut, l’horloge s’est arrêtée. Plus de pile, et personne n’a le courage de remonter l’aiguille. Plus que… 400 ans pour que nos tonnes de déchets disparaissent à jamais. 400 ans pour que le plastique, héros de 50 ans, soit avalé, digéré, assimilé par notre chère-bonne-planète. Alerte orange, 2011-2411 : petite œuvre mobile, légère et portative qui inscrit, comme un jeu, cette faille temporelle. C’est une installation que l’on fait, seul, au fond de son jardin, à l’aide d’objets orange. De cette couleur, juste après le jaune, juste avant le rouge, que l’on dit porteuse d’énergie. Un temple horizontal, tombé à la renverse, à vénérer du ciel et à vivre d’en haut. Les herbes tendres l’engloutissent jour après jour, vaillamment, microscopiquement, dans leur fourrure verte. Jolies complémentaires.

Martine dresse des autels, orchestre des frontispices et des portes d’église d’où coulent, en guirlande, ses monstrueuses prières. Elle assemble des objets comme elle rêve son temps. Elle croque[2] et pioche dans sa mémoire les couleurs du monde, fouillant dans l’inventaire de ses traversées – africaines, asiatiques, perchoises[3] – l’outil adéquat pour construire ses « Home ». Chromés, lustrés, perlés, rugueux et filandreux, allongés et carrés, rigides et vaporeux, d’acier et de plastique, les objets se déclinent comme la palette d’un peintre où couleurs, textures et formes sont la gamme musicale de cette artiste – éminemment – plasticienne. Les objets se répondent : par le moule de leurs formes, leurs forces chromatiques, leurs usages d’origine. Ils sont neufs, ils sont beaux. Ni cassés, ni vieillots. « Récup’art », « ready made » et « art pauvre » sont loin. Pas de mélancolie dans ses installations. Rien n’est jamais fixé. Un jeu de construction où le moindre souffle écroulerait ces temples de fortune. L’éphémère est de mise et chacune des « choses », pensée, façonné, industrialisé, retrouvera, l’exposition passée, son boîtier d’origine : blister de plus-value.  Prête à servir dans la norme de sa première destinée.

Martine Camillieri joue à la dînette, à la poupée et au pistolet à eau. Probablement est-elle restée la grande enfant de son histoire, le lieu de l’art étant le joyeux (comme moins joyeux) prétexte à gratter dans les failles de l’enfance. Probablement aussi, que cette fascinante « boîte de Pandor » qu’elle ouvre-là, nous émerveille tant qu’elle en devient le formidable outil d’une propagande de luxe d’où jaillit le dégoût. Artiste-responsable-communicante-planétaire : c’est tout ça à la fois et rien de tout cela. De message en légende, on navigue à vue dans cette mer déchaînée où tanguent les jeux de mots. Mais l’objet, absolu, les balaie, les avale. Tout-puissant vénéré par ces milles autels aux hystériques humeurs, porteur de nos plus lourds fantasmes, de nos plus cruelles frustrations, il est l’OBJET de nos désirs comme de notre écoeurement. Mais de cœur, toujours, il est question. Et l’homme l’a bien compris dans ses folles inventions, faisant de nous – faisant de lui – de jolies marionnettes piégées en son noyau. C’est d’une grande banalité[4] ce que je nomme ici, tout comme ce que je vis – dans l’effarement du vertige de l’Avoir.

L’exposition se termine bientôt. Martine viendra plier son « petit monde », rangera ses « petits riens » dans de fortes pratiques boîtes de plastique aux insignes H&M, Agnès B et autre Mac. Tout sera numéroté, inventorié, classé et compilé, prêt à regagner le ventre de l’atelier. Tout y sera rangé, « logistisé », caché et oublié… avant le prochain déballage de printemps où dragon de crépon et tigre de résine recracheront leur flamme, ravivant alors, les plus brûlantes croyances de nos mythologies.

> Exposition présentée en automne 2012 à la Fondation espace écureuil pour l’art contemporain, Toulouse.

Martine Camillieri 


[1] Takahama Kyoshi, Le poème court japonais d’aujourd’hui. Haiku du XXème siècle, Poésie/Gallimard, 2007

[2] De spontanés dessins sont réalisés avant chacune des installations. Notes de travail, croquis, indices, ce sont de précieux documents qui retracent la pensée d’une organisation anticipée pour chacun des autels. Des mots-clés et fragments jalonnent le esquisses,  construisent d’autonomes univers où les formes et couleurs s’articulent.

[3] Martine Camillieri habite en région parisienne, à Malakoff. Elle a un atelier dans le Perche où elle va souvent arpenter les vides-greniers, lieux-ressources de ses plus belles trouvailles, complémentaires aux voyages qu’elle fait en camping-car (atelier-mobile) à travers le monde.

[4] « Banalités » est le titre de l’exposition de Martine Camillieri présentée à la Fondation espace écureuil pour l’art contemporain (Toulouse) du 3 novembre au 31 décembre 2011.

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Dans l’humus du monde

Anouck-Durand-Gasselin-02

4ème étage. Le bois au sol. Les Maraîchers. Elle travaille dans son appartement. Les boîtes se façonnent, se construisent et s’accumulent. Ph neutre. Carrées et blanches, elles sont striées de rayonnages. « Il faudra que je trouve un système pour le transport » dit-elle. Sur les étagères, contre le mur, elle a posé quelques plaques qui attendent, brillantes. Bientôt, elles seront enfournées dans les ventres chauds, protégées de poussière, de lumière, à l’abri du monde.

Elle prend tous les jours sa voiture. En sens inverse. La route est fluide, le périphérique lâche. Les autres arrivent en face, elle les esquive, les évite, ne les voit plus. Là-bas, l’humidité est forte, le sol souple, moelleux pour les bottes. Elle trottine doucement et ralentie sa marche, pour finir pas à pas. L’œil aux aguets, le rythme suspendu, dans le silence de la forêt : c’est la cueillette – celle que je ne connais pas.

Depuis deux ans, ses journées, ses semaines, sont rythmées par ces bains forestiers. Une organisation, une habitude, un quotidien devenu rituel. Comme l’indispensable puis l’évidence d’un état – d’un être là – pour bâtir son projet. Dans ce paradoxe de vie, le bout d’une banlieusarde nature au plein cœur de la ville.

Coprin chevelu, coprin noir d’encre, coprinus. Elle a choisi ceux-là. Les meilleurs. C’est eux qui pondent le mieux. Cueillis et posés droit sur la plaque, ils expulsent leurs spores qui se déposent tout autour, légers, volatiles. 24 heures leur suffisent pour larguer les amarres, ensuite ils s’avachissent, tombent et meurent. Milliard d’infimes particules reproductives : c’est leur dépôt qui laisse une trace. Comme le souffle d’une présence, l’empreinte d’une source de vie, inévitablement stérile sur le brillant du papier, dans l’artificiel de ce terrain, inepte.

Dense, veloutée, la matière nous guide dans le creux de la nuit. Comètes et nébuleuses. On traverse l’espace-temps à travers la béance: petit retrait tout lisse formé par le pied du champignon. L’encre de seiche et la poussière d’étoile se sont déposées au creux du pelage sombre de ces drôles de bêtes qui, gueules ouvertes, ont laissé leur cerveau à ciel ouvert. On tombe à la renverse dans le gouffre de leur œil, dans l’angoisse d’un puits blanc – de celle qui reste quand tous sont partis. L’archaïque et l’ultime.

Noir sidéral et quelques plats d’amibes.*

Ecritures de matière saturée de pigments, ces éclats font image. Observation, cueillette, révélation, attente, latence, récolte d’empreinte sur la feuille photosensible, contraste des nuances, accroche…toutes les étapes photographiques sont-là. Photographie. Celle qu’elle faisait « avant » et qu’elle tamise, scalpe ici, pour retrouver l’essence, le point de départ, l’origine. Les vieux maîtres du genre, Daguerre et Talbot, ne sont bien sûr pas loin avec leur plaque de verre. Elle se détache du geste, adopte, par une intime distance, la place d’observateur et ne garde que la trace – redonnant au vivant le temps et la matière qui lui sont nécessaires. Seul demeure le signe élémentaire.

Repérés, ordonnés et classés, chacun de ses dessins sont méticuleusement répertoriés. Réaction esthétique aux formidables compilations scientifiques des laboratoires mycologiques. Mappemonde du minuscule, les cadrans s’articulent et développent un inventaire graphique où, dans le noir, dans le blanc, surgit l’évidence même. L’évidence d’une présence inscrite en souterrain dans l’humus du monde.

« Ils sont bons aussi en omelette », dit-elle.

Julie Rouge, décembre 2009

* Gérard Manset, Comme un légo (Alain Bashung, Bleu Pétrole – 2008)

> Exposition de Anouck Durand-Gasselin au centre d’art la chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2010

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