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Dans l’humus du monde

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4ème étage. Le bois au sol. Les Maraîchers. Elle travaille dans son appartement. Les boîtes se façonnent, se construisent et s’accumulent. Ph neutre. Carrées et blanches, elles sont striées de rayonnages. « Il faudra que je trouve un système pour le transport » dit-elle. Sur les étagères, contre le mur, elle a posé quelques plaques qui attendent, brillantes. Bientôt, elles seront enfournées dans les ventres chauds, protégées de poussière, de lumière, à l’abri du monde.

Elle prend tous les jours sa voiture. En sens inverse. La route est fluide, le périphérique lâche. Les autres arrivent en face, elle les esquive, les évite, ne les voit plus. Là-bas, l’humidité est forte, le sol souple, moelleux pour les bottes. Elle trottine doucement et ralentie sa marche, pour finir pas à pas. L’œil aux aguets, le rythme suspendu, dans le silence de la forêt : c’est la cueillette – celle que je ne connais pas.

Depuis deux ans, ses journées, ses semaines, sont rythmées par ces bains forestiers. Une organisation, une habitude, un quotidien devenu rituel. Comme l’indispensable puis l’évidence d’un état – d’un être là – pour bâtir son projet. Dans ce paradoxe de vie, le bout d’une banlieusarde nature au plein cœur de la ville.

Coprin chevelu, coprin noir d’encre, coprinus. Elle a choisi ceux-là. Les meilleurs. C’est eux qui pondent le mieux. Cueillis et posés droit sur la plaque, ils expulsent leurs spores qui se déposent tout autour, légers, volatiles. 24 heures leur suffisent pour larguer les amarres, ensuite ils s’avachissent, tombent et meurent. Milliard d’infimes particules reproductives : c’est leur dépôt qui laisse une trace. Comme le souffle d’une présence, l’empreinte d’une source de vie, inévitablement stérile sur le brillant du papier, dans l’artificiel de ce terrain, inepte.

Dense, veloutée, la matière nous guide dans le creux de la nuit. Comètes et nébuleuses. On traverse l’espace-temps à travers la béance: petit retrait tout lisse formé par le pied du champignon. L’encre de seiche et la poussière d’étoile se sont déposées au creux du pelage sombre de ces drôles de bêtes qui, gueules ouvertes, ont laissé leur cerveau à ciel ouvert. On tombe à la renverse dans le gouffre de leur œil, dans l’angoisse d’un puits blanc – de celle qui reste quand tous sont partis. L’archaïque et l’ultime.

Noir sidéral et quelques plats d’amibes.*

Ecritures de matière saturée de pigments, ces éclats font image. Observation, cueillette, révélation, attente, latence, récolte d’empreinte sur la feuille photosensible, contraste des nuances, accroche…toutes les étapes photographiques sont-là. Photographie. Celle qu’elle faisait « avant » et qu’elle tamise, scalpe ici, pour retrouver l’essence, le point de départ, l’origine. Les vieux maîtres du genre, Daguerre et Talbot, ne sont bien sûr pas loin avec leur plaque de verre. Elle se détache du geste, adopte, par une intime distance, la place d’observateur et ne garde que la trace – redonnant au vivant le temps et la matière qui lui sont nécessaires. Seul demeure le signe élémentaire.

Repérés, ordonnés et classés, chacun de ses dessins sont méticuleusement répertoriés. Réaction esthétique aux formidables compilations scientifiques des laboratoires mycologiques. Mappemonde du minuscule, les cadrans s’articulent et développent un inventaire graphique où, dans le noir, dans le blanc, surgit l’évidence même. L’évidence d’une présence inscrite en souterrain dans l’humus du monde.

« Ils sont bons aussi en omelette », dit-elle.

Julie Rouge, décembre 2009

* Gérard Manset, Comme un légo (Alain Bashung, Bleu Pétrole – 2008)

> Exposition de Anouck Durand-Gasselin au centre d’art la chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2010

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